Faire le deuil d’Hiroshima…

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Faire le deuil d’Hiroshima… C’est la démarche à laquelle le général Francis Lenne nous invite*. Pour lui il ne s’agit ni de défendre, ni d’exclure la dissuasion nucléaire, car elle ne peut pas l’être. La bombe atomique n’est pas une arme au sens militaire du terme. Elle n’est pas utilisable pour se défendre, mais pour s’immoler. Il n’y a pas de passage à l’acte possible. Être pour ou contre le nucléaire est donc un faux débat.

Le concept de dissuasion nucléaire opère dans un champ virtuel : celui de la pensée d’un potentiel agresseur en vue d’obtenir un effet bien réel, l’absence d’agression de sa part compte tenu de la menace brandie. Ce modèle de pensée repose sur l’hypothèse que tous les acteurs impliqués sont rationnels, c’est-à-dire que leurs comportements sont prévisibles. Or, ce n’est pas le cas. Contrairement à une théorie physique qui peut faire l’objet d’une expérience pour en vérifier la validité, la dissuasion est un concept qui n’est testable ni en fait, ni en droit. Sa validité est indémontrable. Elle n’est qu’un simple axiome, un pari sur la survie de l’humanité.

Depuis de nombreuses années, nous essayons d’argumenter point par point face aux tenants de la dissuasion nucléaire. Opposant notre rationalité citoyenne à leur rationalité. Mais nos arguments buttent sur le mur de la dissuasion nucléaire sans arriver à creuser de véritables failles. Un débat stérile car il se situe sur le plan des convictions personnelles qui s’accompagnent toujours d’un investissement affectif du jugement. C’est bien ce qui s’est passé en septembre 1983 lorsque le colonel Petrov, officier de garde sur la base d’alerte stratégique en Union soviétique. Le déclenchement du système informatique d’alerte aurait dû le conduire — rationnellement — à mettre en route la procédure dont il était responsable. Il a désobéit en raison de ses propres convictions qui nous font justement sortir du champ de la rationalité… nous invitant à nous tourner vers la psychanalyse.

D’ailleurs, au fil des numéros du bulletin Armes nucléaires STOP — dont Abolition prend la suite —, on a pu voir émerger progressivement cette idée que la stratégie de dissuasion nucléaire ne relève pas de l’ordre du rationnel, qu’il y a, sous-jacent, un comportement qui s’apparente à de la folie. Des termes provenant de la psychiatrie sont utilisés ; comme, par exemple, le « déni » (n° 235), la « perversion » (n° 238), l’« addiction » (n° 251)… On s’est interrogé de savoir si les « questions que l’on se pose ne sont pas à chercher du côté de la psychologie sociale » (n° 240)… Des discussions avec une psychanalyste ont été organisées.

 

La stratégie nucléaire, un trouble mental

Le général Lenne nous conduit à franchir ce pas supplémentaire de dépasser l’approche sociologique pour aller chercher des éléments de compréhension du côté de la psychanalyse : « La question nucléaire, au-delà de son caractère technique au sens large, trop souvent mis en avant dans les argumentations, est en effet principalement et avant tout d’ordre psychologique : la dissuasion n’existe que dans l’esprit de celui qui est prétendu dissuadé et par conséquent et en parallèle dans l’esprit de celui qui prétend qu’il dissuade, donc des images que se font l’un et l’autre des représentations de chacun. » Des images qui sont celle de la terreur absolue, ce qui « est éminemment pathologique ».

Mais dresser un constat, aussi juste soit-il, ne résout pas pour autant la question. « Aucun discours raisonné, aussi bien argumenté soit-il ne pourra jamais parvenir à résoudre la question nucléaire et à éloigner de l’humanité le risque majeur de sa propre autodestruction. »

Comment amener les chefs d’États et hauts responsables qui les accompagnes à entrer dans « une psychothérapie pour évacuer cette pathologie qui la dissuasion provoque » ? Pour Francis Lenne, la résolution L.41 adoptée par l’ONU « est l’amorce de cette démarche », l’exhortation adressée par les peuples aux chefs d’États « afin qu’ils acceptent sans crainte de “consulter” ».

Il n’est pas certain que cela soit suffisant. Mais les rencontres proposées dans ce cadre à l’ONU durant l’année 2017 « offrent une occasion inespérée » de mettre en place un nouveau paradigme de la sécurité qui favorise la compréhension mutuelle au lieu de la défunte conception de la dissuasion nucléaire fondée sur la méfiance mutuelle.

Patrice Bouveret,
Observatoire des armements

 

*Le deuil d’Hiroshima est le titre de l’ouvrage rédigé par le général Francis Lenne sur lequel s’appuie cet éditorial et d’où sont extraites toutes les citations. Il est disponible gratuitement par téléchargement Le deuil Hiroshima -2017 (pdf, 257 pages, 3,2 Mo)

Article extrait de la lettre d’information Abolition n° 264 de février 2017.

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